C’est le genre musical qui fait trembler les enceintes de Libreville à l’international. Née dans la fureur et la débrouille, la Ntcham sature les ondes, dicte les trends TikTok et fait vibrer la jeunesse. Live, Ntcham, Scène, une question brûle les lèvres des puristes : comment ce raz-de-marée digital survit-il une fois projeté sous les projecteurs d’une vraie scène ? Pour disséquer ce passage crucial du buzz à la performance, Mood Music a posé ses micros face à Sir Okoss. Entre rigueur de l’ancienne école, héritage du Mvett et décryptage technique, le « Nfefe Mot » nous livre une véritable masterclass sur ce qu’est un show, un vrai.
1. L’ADN de la Ntcham : Une énergie brute à canaliser
Pour comprendre la complexité de performer la Ntcham en direct, il faut d’abord regarder d’où elle vient. « Nous partons d’une représentation de bagarre née en milieu carcéral qui a muté en une merveilleuse danse urbaine puis en genre musical », nous rappelle d’emblée Sir Okoss. Par essence, ce mouvement est une décharge d’adrénaline pure, ultra-physique et hautement énergétique pour ceux qui le pratiquent.
Pourtant, l’artiste insiste : l’énergie seule ne fait pas le spectacle. La performance est une science qui demande une Direction Artistique (DA) millimétrée. « Il ne s’agit pas juste de prester sa chanson populaire. Il s’agit de créer un univers scénique… Cela va de comment on s’habille à la tenue du micro en passant par la communion avec le public. » Si l’exercice semble facile quand la foule scande tes refrains par cœur, la réalité technique, elle, ne pardonne pas.
2. Live – Ntcham – Scène : Le piège du Playback
Dans la nouvelle configuration urbaine, le playback est devenu la béquille universelle. Un choix que le vétéran du hip-hop gabonais fustige sans détour, le reléguant au rang de simple roue de secours en cas de défaillance technique majeure.
Pour Sir Okoss, monter sur scène en playback revient à flouer son propre public : « Venir performer en playback serait égal au fait d’écouter la chanson sur mes plateformes de streaming ou dans mon téléphone. » Au-delà du simple constat, c’est un véritable frein à l’évolution de la jeune génération. En se reposant sur la bande-son, l’artiste s’asphyxie artistiquement, se privant de travailler sa puissance vocale, ses automatismes et, finalement, la vie même de son œuvre. La scène doit rester un espace de proposition et de prise de risque.
3. Dompter la solitude : Scénographier « la Gang »
L’un des charmes indéniables de la Ntcham réside dans sa dimension collective. C’est l’esprit d’équipe, les chorégraphies synchronisées, l’effet de groupe. « Une chanson Ntcham qui déménage ne saurait enfanter la solitude sur scène », sourit notre invité. Et pourtant, le constat sur le terrain est souvent plus timide : un artiste solo, parfois escorté par un ou deux « frangins » venus ambiancer le show à l’instinct.
La solution ? La structure. Sir Okoss explique qu’il ne suffit pas d’inviter ses potes à faire un solo de danse improvisé au moment du drop. Il faut planifier l’impact. Puisque les artistes de la Ntcham maîtrisent naturellement les pas de leur univers, ils doivent apprendre à transformer ces moments clés en véritables main events visuels, calculés et intégrés au show, pour un public qui n’attend que ça.
4. Sortir de la dictature des Hits
À l’époque des algorithmes rois, un morceau devient un tube avant même que l’artiste n’ait posé le pied sur un plancher de scène. Si TikTok est un outil formidable pour susciter l’impatience, il crée une illusion d’optique chez les plus jeunes.
« Je suis d’une école où il fallait convaincre par la scène pour faire accepter ta chanson », se souvient Sir Okoss. L’un des plus grands enseignements qu’il souhaite transmettre à la relève tient en une phrase forte : un enchaînement de hits ne fait pas forcément un spectacle. Une scène réussie utilise la notoriété des tubes pour emmener l’auditoire ailleurs, pour amener de la découverte. C’est grâce à une belle progression scénique qu’un artiste peut se permettre de glisser une exclusivité totale au milieu de son set, et la faire adopter par la seule force de son interprétation.
5. Le grand pas : Transformer les codes de la rue en Beauté
En tant que digne représentant de l’art total lié au Mvett, Sir Okoss sait comment manipuler les codes – les intonations, le vêtement, le jeu d’acteur entre rire et gravité – pour captiver une audience. Et pour lui, la Ntcham possède exactement le même potentiel théâtral. Les attitudes, les gimmicks, la sape, expressions : tout est déjà là.
« De la rue à la scène, il n’y a finalement qu’un pas. C’est l’univers de la street qu’on étale sur scène… Ce que je dis aux jeunes qui bossent avec moi c’est que délivrer avec les codes n’est pas un problème, il faut le faire en tenant compte que cette fois-ci, devant le public, c’est de l’art que je fais. L’art c’est beau, c’est du domaine de la beauté. Donc même si je doivent transmettre la souffrance, je dois le faire bien pour impacter. »
Le travail de coaching de Sir Okoss ne cherche pas à dénaturer la Ntcham ou à la lisser pour plaire aux institutions. Bien au contraire. Il s’agit de prendre cette matière brute, cette souffrance ou cette rage des quartiers, et de la restituer de manière esthétique. Parce que le but ultime de l’art reste d’impacter durablement. Et pour que la Ntcham traverse les époques, elle va de voir apprendre à habiller sa puissance.
A part ça, Yagah Yeh mélomane