La Ntcham, ce courant musical urbain qui fait vibrer Libreville et au-delà, s’est imposé comme une bande-son incontournable de la jeunesse gabonaise. Pourtant, derrière l’énergie débordante des clips et l’omniprésence des nouveaux visages sur TikTok, un constat artistique demeure : La sortie d’album est en voie de disparition.
Par Mike Mengoué
En effet, là où les aînés considéraient le long-format comme une carte d’identité indispensable, la nouvelle génération semble s’enfermer dans une culture du « single jetable » ou du format court. L’EP (Extended Play) de 3 ou 4 morceaux est devenu l’horizon indépassable de nombreux talents, interrogeant profondément la maturité et la durabilité de cette scène.
Le piège du mini-projet et le confort de l’EP
Pour beaucoup de jeunes artistes, le format de l’EP est devenu la solution de facilité. Certes, il permet d’aligner quelques morceaux et de donner l’illusion d’un projet structuré, mais il sert trop souvent de cache-misère à un manque d’inspiration à long terme. On mise sur un format condensé pour occuper l’espace médiatique à moindre coût, sans avoir à construire un univers artistique bien élaboré. Cette culture du mini-projet offre une visibilité rapide, mais elle habitue le public à une consommation rapide et superficielle, empêchant les artistes de bâtir une œuvre dense et intemporelle.
La peur du « flop » dans un marché informel
Pourquoi prendre le risque de concevoir dix à douze titres quand l’économie locale du disque est presque inexistante ? La peur du bide économique et critique est légitime. Au Gabon, l’absence de structures de distribution physique solides, la timide pénétration des plateformes de streaming payantes et le manque de culture d’achat de projets rebutent les artistes. Produire un album demande un investissement financier lourd. Face à la peur de voir un projet de plusieurs mois ignoré par le public, la stratégie du moindre risque l’emporte : on se limite à des EP réguliers en espérant qu’un des titres sorte du lot pour devenir le hit des soirées librevilloises.
La preuve par les chiffres : le professionnalisme paye
Faire un bon album ne s’improvise pas, cela demande une vision globale et un encadrement sérieux. Ainsi, les leaders de la Ntcham prouvent que le public répond présent lorsque le projet est ambitieux. Don’zer, avec son album Ubiquité, a cumulé des millions de vues (comme les 2,5 millions sur le clip Ovengo) et s’est imposé en tête des charts sur des plateformes locales comme Gstore Music. De son côté, L’Oiseau Rare survole la scène avec plus de 230 000 auditeurs mensuels sur Spotify, des millions d’écoutes cumulées (notamment sur des hits majeurs comme Okulu) et une communauté de plus de 430 000 abonnés sur YouTube. Ces chiffres ne mentent pas : l’album reste le meilleur moyen de convertir un simple succès d’estime en une véritable force de frappe commerciale.
L’album, condition sinequanone de la postérité
En se focalisant uniquement sur des micro-projets ou sur le hit du moment, la jeune génération Ntcham prend le risque d’être oubliée aussi vite qu’elle a été adulée. L’exemple de Don’zer ou de L’Oiseau Rare montre que le public gabonais respecte et valide la démarche de ceux qui osent le long-format. Un artiste sans album reste un artiste de passage. Par ailleurs, la Ntcham passe définitivement du statut de tendance locale à celui de genre musical exportable et ses nouveaux acteurs doivent s’inspirer de leurs leaders. Dépasser la zone de confort de l’EP pour oser l’album, c’est faire le choix de la maturité et de la postérité.